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Wellcome

Un bout de toile, ça sert toujours à se moucher.

jeudi 2 juin 2016

Les visites

On se réveille plusieurs fois après une anesthésie générale, comme si on gravissait des seuils de décompression, on ouvre les yeux de-ci delà un jour sur l'autre comme ces sales nuits où on cauchemarde sans pouvoir se réveiller complètement. Durant ces jours comateux, les gens qui vous entourent ne sont que des ombres, vous ne savez pas réellement où vous êtes, vous vous laissez faire parce que vous ne pouvez faire autrement mais êtes à mille lieues de savoir à quel point.
Le premier visage familier que je reconnus, en cette brume épaisse qu'était ma conscience, fut celui d'un ami, Laurent, fidèle compagnon qui me visitera tout au long de mon hospitalisation.
Communiquer avec lui comme avec les soignants fut mon premier pas dans le handicap, ma première astuce à développer vers l'existence, très vite j'entamais un dialogue en claquant ma langue, en babillant des bruits entre mes lèvres et exagérais mes expressions faciales pour signifier un besoin ; petit à petit j'allais grimacer au lieu de m'exprimer tels Jacques Villeret et Louis De Funès dans la soupe au chou.


Allongée dans une solitude sans fond, je regardais mes membres statiques et leur commandais de bouger sans résultat. "Un jour au mauvais endroit" de Calogero passait régulièrement à la radio, j'attendais les visites en bougeant au maximum, c'est-à-dire la tête, à gauche, à droite, vers le haut ou vers le bas je manquais cruellement d'amplitude et mes visiteurs devaient se mettre au pied du lit pour me parler et lire la réponse sur mes lèvres. Au bout de 4 jours après l'opération lors du passage de l'infirmier, alors que je tentais de lui raconter une blague, je repris le contrôle de mes avant-bras sans pouvoir bouger les épaules pour autant. Je bougeais tout ce que je pouvais, les visites de Laurent se transformèrent en séances de mobilisation de mes bras et de mes doigts, l'instinct de conservation avait pris le contrôle.
Le fait même d'articuler m'obligeait à reprendre mon souffle, à être assise (au lit) et à bouger (surtout ma tête) ce que je travaillerais durant un an en rééducation.
Les derniers jours du Ramadan, mon frère vint en car du Maroc, abandonnant sa place pour être à mes côtés à chaque étape, quand il arriva, j'avais déjà avaler mon premier yaourt sans faire de fausse route et m'alimentais deux fois par jour en plus de la sonde gastrique, mâcher fut aussi un apprentissage qui demanda beaucoup d'énergie et d'attention. Les petits plats de Laurent et de ma mère, venue de Casablanca une vingtaine de jours après l'accident, m'incitèrent naturellement à recouvrer de la mobilité. 
C'est à son arrivée que je me mis à bouger les épaules, là encore je voulais danser avec mes épaules pour rire avec elle et elles se décollèrent du matelas, les jeux et les massages de ma mère m'entraînèrent à ressentir mes doigts et mes bras. Les espoirs et les attentions de mes proches  m'empêchaient de réaliser vraiment ce qui m'arrivait, joyeuse, je souriais et m'activais par instinct, j'émergeais peu à peu du brouillard dû aux drogues inoculées.
Lentement donc, je reprenais conscience de mon corps et son hygiène petit à petit m'obsédait, chacun à sa façon prit soin de moi, mon amie Christine me visita et me coiffa. Ce n'est que lorsqu'elle me visitait la deuxième fois en soins intensifs, que, les yeux en larmes, je réalisais que je ne marcherais plus. Ce verbe "marcher" est à prendre au sens de "fonctionner", cela veut dire "je ne fonctionnerais plus comme avant", second choc qui me fera avoir peur de mon propre corps. 

Sortie de réanimation au bout de 5 semaines, ce premier transfert aux soins intensifs, ce changement brutal de décor ressembla à une mise au placard... vous passez d'une chambre lumineuse à un sombre box, d'un personnel jeune et dynamique à des "carriéristes" rêvant de retraite et parlant planning.
 Aujourd'hui, je sais que toutes les visites reçues me stimulèrent à récupérer une partie de ma mobilité et de moi-même aux moments où rien n'aurait pu évoluer.
Celui qu'on est avec ses proches, soi-même, ne peut s'éveiller sans eux.



à suivre

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